The Grand Mouradia Hotel

Nous voilà donc à bientôt un mois de la présidentielle algérienne. Dans mon précédent article, je parlais de l’éventualité d’une quatrième candidature pour le président Abdelaziz Bouteflika alors qu’il était retourné dans sa résidence favorite du Val-de-Grâce pour une « visite de routine ». Les choses ont bien évolué depuis, quoique je préfère encore l’usage du mot dégradation qu’évolution, car peut-on parler d’évolution lorsqu’un vieillard de 76 ans décide de se présenter pour un 4e mandat alors qu’il parlait de laisser la place aux jeunes. Les prochains événements que je vais conter ici nécessitent un esprit très ouvert à l’incohérence et au monde de l’imaginaire. C’est effectivement le cas de cette élection  que j’apparente aux scénarios loufoques du désormais célèbre Wes Anderson, et plus particulièrement son dernier film à succès The Grand Budapest Hotel. Alors , pour respecter la structure du film, voici comment se présente l’histoire du Grand Mouradia* Hotel.

PART I : l’appel d’Oran 

Depuis quelques temps, le peuple algérien commençait à oublier l’existence de son président qui n’apparaissait qu’à de rares occasions. Vêtu de son teint blafard et malade , tentant de cacher son bras gauche immobile et de bafouiller quelques mots qui avaient été mis sous silence par notre chaîne de télévision nationale si dévouée à la liberté de l’information. Son éthique journalistique n’avait pas déplu à ses voisins français du Petit Journal (Canal +) qui a été le premier à montrer par A+B que les images du président avaient été montées et répétées plusieurs fois. Dans ce contexte d’élection présidentielle, les voix des candidats retentissaient de toutes parts, chacun prêchant pour la paroisse de la jeune génération et de l’essor algérien. Dans cet immense brouhaha, on ne percevait que le silence du président Bouteflika dont tout le monde attendait un mot sur une candidature prochaine. Et c’est alors que retentit l’appel de Abdelmalek Sellal, chef du gouvernement algérien. C’est depuis Oran  que le grand maître des Fakakir a annoncé la candidature de Bouteflika. Le président aurait peut-être dû annuler sa précédente représentation théâtrale avec Jean-Marc Ayrault, cela lui aurait donné plus de force pour s’adresser directement au peuple quant à sa candidature.

PART 2 : la fuite des courageux

Cette élection algérienne aura été marquée par une grande pluralité de candidats, peut- être même un peu trop lorsqu’on sait qu’une centaine de personnes ont retiré le formulaire de candidature. Parmi les candidats crédibles nous avons pu revoir des habitués comme Ali Benflis ou Louisa Hannoune, mais cette élection a aussi été faite de personnalités surprises à l’instar de l’écrivain Yasmina Khadra ; Rachid Nekkaz, l’immigré qui revenait à  » ses racines  » ou encore Soufiane Djillali , vétérinaire de formation qui avait décidé de discipliner le zoo qu’est devenu le pouvoir algérien. Parmi ces nominés à la présidence algérienne, certains ont décidé d’abandonner la course avant le top de départ à l’image de Soufiane Djillali, Ahmed Benbitour ou encore l’ex-général Mohand Yala qui se sont retirés de l’aventure à la suite de la candidature de Bouteflika. Leur raison commune : ne pas être un acteur de la mascarade électorale. A la suite du dépôt des dossiers de candidatures, le Conseil constitutionnel a publié une liste de 10 candidats officiels sur laquelle figurent entre autres Ali Benflis, Louisa Hanoune, ou encore Moussa Touati qui ne se présentent pas pour la première fois. Pour la petite histoire, j’ai découvert un bureau de vote en 1999 , j’avais alors 6 ans et j’accompagnais ma grand-mère pour aller voter. Bouteflika a été élu. 15 ans plus tard, rien n’a changé. Même président, mêmes candidats. J’appelle ça, l’effet « vélo d’appartement » , vous pédalez, vous vous fatiguez, mais au final le vélo n’avance jamais.

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PART 3 : « Barakat ! » ou comment manifester est devenu antidémocratique

Avant tout , rappelons le contexte de la candidature en toute objectivité. Bouteflika, 76 ans , victime d’un AVC au mois d’avril dernier, hospitalisé en France pendant plusieurs mois. Cet homme se représente pour un 4e mandat. Maintenant, revoyons cette configuration avec le regard d’un Algérien. Bouteflika, 76 ans et président depuis 15 ans d’un pays dont la population compte 70 % de jeunes. Victime d’un AVC au mois d’avril dernier , il se fait hospitaliser à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce aux frais du contribuable. Ce contribuable ne peut compter chez lui que sur des hôpitaux miteux. Il se contentera de prier pour ne pas avoir de cancer, car l’attente pour une chimiothérapie est de deux ans minimum . Donc, Bouteflika se représente pour un 4e mandat , alors qu’il s’était octroyé un 3e mandat en modifiant la Constitution pour annuler la limite des mandats. Face à ce raisonnement , un mouvement de contestation a commencé à éclore , « Barakat » , en arabe , cela signifie « ça suffit ! « . Un mot simple et assez fort pour dire stop aux mandats illimités, au régime d’un système corrompu, et ramenant à la surface tous les douloureux problèmes quotidiens de l’Algérie. La première manifestation réprimée a lieu le 1er mars devant la Fac centrale d’Alger. Et quand je dis réprimée, je parle d’un quota de 4 policiers par manifestant, de nombreuses arrestations, souvent arbitraires. Au final , on ne distingue que le bleu foncé des uniformes policiers dans ce soulèvement populaire encore modeste.

Le même jour, notre cher Amara Benyounes (secrétaire du Mouvement populaire algérien) léchait les bottes de … pardon… tenait un discours de soutien au 4e mandat de Bouteflika. Le célèbre auteur de la citation très philosophique « C’est avec sa tête qu’il gère le pays et pas ses pieds » n’a pas tardé à fustiger les opposants au 4e mandat, déclarant que ces manifestations étaient « antidémocratiques » et que « Hamdoullah » ils n’étaient que 12 ou 13 à manifester. On va lui pardonner ses lacunes en maths !

Contrairement aux sages paroles d’Amara Benyounes, le mouvement ne se réduit pas à quelques chiens qui aboient. Le mouvement Barakat commence lentement, mais surement son avancée dans la contestation avec des représentations dans différentes wilayas  et la création de sa plateforme politique. Bien entendu, les médias ne parleront pas de « printemps arabe », mais de sortie d’une léthargie collective entretenue par le pouvoir en place.

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PART 4 : The walking dead

Dans toute élection qui se veut « démocratique » , chaque candidat doit présenter au Conseil constitutionnel un dossier contenant des signatures de citoyens et/ou d’élus. Plus précisément 60 000 signatures de citoyens ou 600 signatures d’élus. Le tout doit être déposé avant le 4 mars dernier délai. Concernant Bouteflika, nous n’avions aucun doute qu’il battrait ses concurrents haut la main (la droite de préférence, sachant que la gauche est quelque peu défaillante). Mais pour cette candidature, Bouteflika a voulu jouer la folie des grandeurs … peut-être comme un clap de fin ? (attention je ne souhaite la mort de personne). Alors que la plupart des candidats ont obtenu un score à la limite du correct, voilà que le mort-vivant confortablement installé dans son corbillard présidentiel est venu déposer « personnellement » son dossier de candidature, suivi de son cortège de fourgons transportant les …4 millions de signatures.

http://www.youtube.com/watch?v=KO-Ip07HRSk

Je vous épargne la description du spectacle qui s’en est suivi. Parfois les images suffisent.

http://www.youtube.com/watch?v=d4Z1vDAXd14

Pour la traduction « Je suis venue vous saluer , et je viens déposer mon dossier de candidature  »

PART 5 : le mystère Nekkaz

Si je devais parler de cette élection comme d’un film, je dirais que cette partie est de loin ma préférée. Celle qui me fait tomber de mon siège de cinéma. Et qui me vaudrait de nombreux « chut » dans la salle. Alors que de nombreux candidats étaient venus déposer leurs signatures à Mourad Medelci , président du Conseil constitutionnel, Rachid Nekkaz patiente tranquillement dans une des salles du siège constitutionnel. Il a même eu le temps de faire un petit selfie #dépôtdecandidatures pour l’occasion.

nekkaz

Ce qu’il attendait, c’était ses 62 000 signatures que son frère devait lui apporter. Mais à 22 heures, Rachid Nekkaz attend toujours, la voiture n’est toujours pas là, ses signatures non plus. Coup de théâtre, le délai expire et Rachid Nekkaz a perdu sa candidature, ses signatures, son frère et la voiture qui transportait tout ça. Connaissant le passif de Rachid Nekkaz, il est difficile de croire à la disparition mystérieuse de ces signatures. Mais chacun voit midi à sa porte ! Toujours est-il qu’au lieu de faire profil bas, Rachid Nekkaz s’est empressé de donner une conférence de presse devant la Grande Poste d’Alger, soutenu par une centaine de citoyens. L’ancien business-man français a annoncé qu’il voulait que le Conseil constitutionnel le déclare comme candidat. Voyons Mr Nekkaz , à peine vous êtes-vous détaché de votre nationalité française vous souhaitez déjà faire des arrangements à l’algérienne ?

PART 6 : et maintenant ?

Le temps presse , nous sommes à un mois de l’élection. Va-t-on assister encore une fois à une victoire du président Bouteflika avec au minimum 70 % de votes ? Doit-on espérer un coup de théâtre? Oui, mais qui en sera l’acteur principal ? L’armée ou le peuple?

Pour l’heure , chacun mène sa bataille. Bouteflika dispose d’une grande armée de larbins qui viendront chanter jusqu’au 17 avril la douce sérénade de la stabilité et de la démocratie. Du côté du peuple, Barakat redescendra dans la rue le 15 mars pour exprimer son refus du 4e mandat. Cette date sera assez particulière puisque l’appel à manifester a été lancé par Djamila Bouhired, moudjahida historique qui a participé à la libération de l’Algérie du colonialisme et qui reprend son combat pour libérer à nouveau l’Algérie. La libérer du système corrompu et clanique dirigé depuis 15 ans par Abdelaziz Bouteflika .

Comme il faut rester dans le registre cinématographique, je vous laisse sur ce générique de fin. Pour la petite histoire, la musique utilisée est également le générique d’une émission française, un peu cucul la praline « 4 mariages pour une lune de miel ». Le titre est sûrement une inspiration pour Bouteflika qui devrait rebaptiser cette campagne « 1 candidat pour 4 mandats ».

https://www.youtube.com/watch?v=vwOyeS5U6T0

*Mouradia : Nom du palais présidentiel algérien

*Fakakir : Lors d’un discours , le premier ministre Abdelmalek Sellal a utilisé le mot « Fakakir » en arabe pour dire « les pauvres » , alors que cela se dit « Foukara ». Cette erreur est devenue l’emblème de Sellal pour les Algériens.

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Bloggeuse algérienne et étudiante en technologies de l'information et communication à Montpellier. Mordue d'écriture et d'humour , j'essaie toujours de mêler ces deux aspects en gardant un point de vue lucide sur les choses.Passionnée par le monde arabe et ses mouvements perpétuels , gourmande d'infographies en tous genres et accro de shopping à mes heures perdues.

4 réflexions au sujet de « The Grand Mouradia Hotel »

  1. Excellent travail! Tout ce que je peux dire, c’est que Boutef doit partir. Il faut un changement dans le système politique algérien, du renouveau. Et dire que Bouteflika avait dit en 2012 tout près que c’en était fait de sa génération, qu’il est temps de passer la main. Non, l’Algérie mérite mieux que ses dirigeants actuels Lina!

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