Jusqu’à quel point peut-on aimer le prophète Mohammed ?

marche alger

« Kouachi chouhada , kouachi chouhada… » refrain qui résonne ce soir à travers mes enceintes que je ne vais pas tarder à balancer par la fenêtre. C’est aussi le refrain qui a été chanté avec ferveur dans les rues d’Alger ce vendredi, alors que de nombreux pays musulmans ont été le théâtre de manifestations contre la nouvelle Une de Charlie Hebdo, où le prophète Mahomet portant une pancarte « Je suis Charlie », pardonne tout.

Dans ce refrain, un paradoxe subsiste entre cette phrase qui signifie « Kouachi, martyrs » et le rythme qu’il me semble avoir déjà entendu lors de défilés de supporters algériens. Mais j’imagine que ça fonctionne un peu comme le rap, il y a certaines instrus ne vieillissent jamais.

Si dire « Je ne suis pas Charlie » reste une phrase au sens parfois mal compris, elle ne fait pas nécessairement l’apologie du terrorisme. En revanche, scander le nom de Kouachi, en élevant les deux frères au rang de martyrs… ne relève pas vraiment d’une ambiguïté de sens.

Avons-nous vécu pendant ces 10 dernières années dans l’illusion ? Pensant que le terrorisme en Algérie s’essoufflait, au profit de la concorde civile qui, comme nous le voyons aujourd’hui, n’a pas apporté la paix sociale qu’elle promettait.

Dans un pays où les manifestations sont souvent réprimées de manière sévère, voir un rassemblement de 3 000 personnes, cela étonne. Mais cela effraie aussi. Alors que le même jour, au même endroit, au même moment; des manifestants contre le gaz de schiste se faisaient jeter dans des fourgons de police. Voilà le sens des priorités en Algérie. Caresser les islamistes dans le sens du poil de la barbe en espérant qu’ils n’auront pas de revendications plus politiques. Une erreur déjà commise auparavant.

Cet évènement, même si l’on peut penser qu’il s’étouffera en même temps que l’esprit contestataire jetable de ses manifestants; porte un sentiment d’effroi qui n’avait pas été ressenti depuis plusieurs années. Non pas parce qu’il s’agit d’une marche religieuse, ou parce que les barbes de certains méritent un sérieux de ciseaux. Mais surtout à cause de cet autre refrain qui a été scandé pendant la manifestation.

« Pour elle nous vivons, pour elle nous mourrons et pour elle nous nous battons »

« Elle », ce n’est pas la religion de l’islam, ni Mohammed vu que c’est un homme (est-ce que je blasphème ?). « Elle », c’est la République islamique, vous savez celle pour qui des « musulmans » ont tué d’autres musulmans pendant les années 90. C’est aussi un chant sinistrement familier, puisqu’il était fièrement entonné dans les rues du pays durant cette même période. Les dernières images de la vidéo ci-dessus ravivent non seulement une mémoire macabre de nombreux Algériens, mais aussi une angoisse indescriptible. Celle de voir se reproduire une nouvelle décennie noire, si ce n’est pire.

En France et ailleurs, des milliers de personnes, personnalités politiques et médias ont appelé à ne pas faire l’amalgame entre islamistes et musulmans (excepté Fox News). En Algérie, ce n’est même plus de l’amalgame, mais une confusion anarchique et incohérente (et je pourrais continuer dans le pléonasme) entre liberté d’expression, fanatisme religieux et apologie du terrorisme… tout ça au nom de Mahomet et d’Allah… Un peu comme la jolie boîte Happy Meal qui rattrape le jouet pourri dont vous ne vouliez pas quand vous étiez gosse.

« Nous sommes tous Mohammed… » Les manifestants du 16 janvier 2014 rejettent radicalement (à tous les niveaux) la Une de Charlie Hebdo, l’hebdomadaire, et ses dessinateurs qu’ils soient morts ou vivants. Et, ils n’ont pas manqué de reproduire avec une quasi-perfection, le même mouvement de foule qui s’était produit en faveur du journal satirique. Mais une question reste encore sans réponse… Si l’on manifeste contre l’acte blasphématoire de représenter le prophète, n’est-il pas tout autant blasphématoire de s’assimiler à lui en clamant « Nous sommes tous Mohammed » ?

Mais de manière générale, les Algériens s’interpellent souvent par « Ya Moh » (eh moh ! ) ou « Ya Si Mohammed » (monsieur) quand ils ne connaissent par le prénom de l’autre. Ceci explique peut-être cela.

C’est après la prière du vendredi que les manifestants ont défilé dans les rues du centre-ville pour rejeter la nouvelle Une de Charlie Hebdo, déclarer leur fidélité au prophète, demander à ce que Daesh soit importé chez eux comme s’il s’agissait du dernier modèle Audi, rappeler que les frères Kouachi sont des martyrs et qu’implicitement les journalistes morts « l’avaient bien cherché »; et pour finir rappeler que le conflit israélo-palestinien, « c’est pas bien » !

Plus sérieusement, rendez-vous compte du sacrifice pour ces personnes d’aller manifester juste après la prière du vendredi. Habituellement, l’Algérien attend avec impatience la fin du prêche, vers 14 heures, pour pouvoir rentrer à la maison, bomber le torse devant la famille qui l’attend pour déjeuner et se faire servir le couscous en premier, en bon pater familias qu’il est. Il est donc compréhensible que ces manifestants aient mélangé tous les messages lors de cette manifestation : question d’économie.

La communauté musulmane (sans vouloir généraliser) avait l’opportunité de montrer la liberté d’expression dans les deux sens. Dénoncer un dessin considéré comme blessant sans cautionner le meurtre et le terrorisme. Mais l’heure était plutôt à la haine dans les rues d’Alger.

Fidèle à cette devise algérienne « Mieux vaut en rire qu’en pleurer », je trouve tout de même un peu de réconfort à voir que des caricatures de l’islam manifestaient contre une caricature du prophète. Charb , Cabu , Wolinsky et Tignous n’auraient-ils pas envoyé une nouvelle blague de l’au-delà ?

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Bloggeuse algérienne et étudiante en technologies de l'information et communication à Montpellier. Mordue d'écriture et d'humour , j'essaie toujours de mêler ces deux aspects en gardant un point de vue lucide sur les choses.Passionnée par le monde arabe et ses mouvements perpétuels , gourmande d'infographies en tous genres et accro de shopping à mes heures perdues.

10 réflexions au sujet de « Jusqu’à quel point peut-on aimer le prophète Mohammed ? »

    • Je pense que pour l’instant, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Ce ne sont peut être que des fanatiques mais on ne doit pas négliger un nombre peut être plus grand d’adhérents à ce discours.

  1. Merci pour cet excellent article. Les extrémistes, quels qu’ils soient, ne sont jamais cohérents dans leurs arguments.
    Au fait, je ne sais pas ce que toi tu penses de Charlie mais voici un article venu du monde arabe qui m’a touché par son intelligence.
    https://now.mmedia.me/lb/en/commentary/564676-tout-est-pardonn
    Et la reprise dans Courrier international : http://www.courrierinternational.com/article/2015/01/17/la-une-de-charlie-est-emouvante-et-courageuse
    Bonne nuit!

    • Comme ce qui s’est passé au Niger, je crois que cette critique de la Une de Charlie Hebdo est un peu un fourre-tout de contestations en tous genre. Dans des pays où les manifestations « d’opposition’ sont reprimées, le sujet de celles-ci est plus ou moins « légitime » ou du moins plus accepté par la communauté, mais cela laisse la porte ouverte à une colère accumulée et plus difficilement gérable.

  2. Ping : Mondoblog est meilleur que Charlie, ou pas - Gasikara, j'aime la faire bouger

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