Pourquoi Tunis n’est pas Alger

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Voici maintenant deux semaines que le petit palmier a de nouveau posé ses valises dans le Sud, de retour d’un autre Sud, vous savez celui où l’on aime bien stocker les pauvres. Me voilà partie après un mois passé dans la capitale tunisienne, une capitale qui n’a fait que casser toutes les images que j’avais d’elle, souvent véhiculées par les documentaires Arte ou LCP qui, je peux vous le dire, sont un peu trop romancés. Dans ma naïveté et mon espoir d’un tournant démocratique pour les « printemps arabes », je me disais que Tunis était un peu « the place to be » au Maghreb, et dans le monde arabe.

Mais depuis mon arrivée, les Tunisiens que j’ai pu rencontrer m’ont stoppé net dans mon élan un peu Bernard-Henri Lévyste de la chose. D’ailleurs, les Mondotunisiens vous raconteront bien mieux que moi la réalité de leur pays, 4 ans après la révolution dont on « fêtait » l’anniversaire il y a peu. Pour moi, il était plus dans l’esprit « Bled Mickey » de comparer Alger à Tunis, que j’aurais presque envie d’appeler « Bled Minnie ».

Les mots du quotidien 

Tout le monde vous le dira, les Arabes sont frères, ils ont en commun une culture, une civilisation, une langue. Mais il faut admettre que cette devise ne s’applique pas tellement aux Algériens puisqu’avec le temps, nous avons créé notre propre arabe… que nous préférons appeler « l’Algérien » pour ne pas heurter les oreilles des arabophones littéraires. L’équation est la suivante: les Marocains et les Algériens se comprennent, tandis que nous comprenons les Tunisiens qui ne nous comprennent pas. Les Egyptiens nous comprennent, mais préfèrent se moquer, tandis qu’au Moyen-Orient, c’est une tout autre langue. Mais de manière générale, si les mots se prononcent différemment, ils gardent souvent la même racine. A Tunis, il n’y a plus de racine commune. Leur usage des mots du quotidien comparé au nôtre subit d’ailleurs des écarts assez flagrants.

Pour quelques exemples (et en guise de mini-guide touristique de Tunis) :

Maintenant : Tawa (tunisien) – Douka (algérien)

Là bas : Ghadi (tunisien) – El Temmak (algérien)

Beaucoup : Barcha (tunisien) – Bezzaf (algérien)

Autant vous dire qu’il vous faut une petite période d’adaptation avant de pouvoir vous payer un café au lait par exemple, qu’ils nomment « Direct »… pour des raisons inconnues des Tunisiens même.

Le vendredi 

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Bon, on le sait, le vendredi chez les Arabes… c’est sacré… un peu trop même.

En Algérie, le vendredi est férié, histoire que vous consacriez pleinement votre esprit… et votre estomac à ce jour pieux, et le couscous qui va avec. En Algérie, vous savez que c’est vendredi. Les rues sont vides, les magasins fermés et la télévision nationale retransmet la prière en direct. Vers 14 heures vous pourrez apercevoir les troupeaux de fidèles marchant vers leur demeure respective, vêtus d’une djellaba d’un blanc immaculé et tapis de prière sur l’épaule. A Tunis, mon premier vendredi était un jour de semaine comme un autre, à un détail près, avec les différents commerces qui s’alignent sur la même ligne religieuse : diffuser des cassettes de Coran juste avant la prière.

Sinon, la vie reprend son cours, quoique. La prière du vendredi en centre-ville à Tunis demande quelques capacités d’adaptation de la part des piétons qui doivent effectuer quelques détours pour ne pas déranger les fidèles agenouillés en masse sur les trottoirs (manque d’espace oblige) tandis que le métro (en vrai, c’est un tramway) passe dans la discrétion la plus absolue devant la mosquée, autant prévoir 5 minutes de retard si vous vous rendez en centre-ville à cette heure-là.

Les taxis 

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Ici à Tunis, les taxis occupent une place prépondérante dans le paysage routier. Là où vous allez, vous ne pouvez manquer ces voitures jaunes qui se donnent un air de cabs new-yorkais. Il y a deux catégories de taxis dont l’humeur diffère selon leur position hiérarchique. Les taxis de l’aéroport savent très bien que vous avez besoin d’eux, surtout si vous n’êtes pas Tunisien, encore mieux si vous avez des euros. Car oui, lorsque vous arrivez à l’aéroport de Carthage, certains chauffeurs vous demanderaient presque en mariage du moment que vous leur payez la course en euros. Dommage pour eux, j’avais non seulement changé tout mon stock d’euros (un stock bien moindre comparé à celui de Ben Ali), mais j’étais accompagnée d’une Tunisienne pure souche. L’autre catégorie de taxi est celle qui circule normalement dans les rues de la ville, avec qui vous avez un peu plus de chance de ne pas vous faire arnaquer, à condition de parler arabe bien sûr. Même s’ils travaillent au compteur, il y aura toujours un taux d’intérêt variable selon votre identité tunisienne, arabe ou d’une autre nationalité. Mais l’importante différence à faire entre les chauffeurs tunisiens et algériens, c’est qu’ils sont réellement individuels et qu’ils vous emmènent là où vous devez aller.
En Algérie, prendre un taxi relève d’une vraie négociation, un peu comme celles qui se déroulent régulièrement à Alger sur la situation du Nord-Mali. La première étape est bien évidemment de réussir à attraper un taxi, en général ceux-ci ne vous calculent même pas, quand ils ne simulent pas une inattention de leur part style « wellah ma cheftek » (je te jure que je ne t’ai pas vu). La deuxième étape, c’est d’arriver à le convaincre de vous emmener là où vous devez aller, ou du moins de vous en rapprocher. Parce qu’à Alger, c’est le chauffeur qui décide où il vous emmène, pas vous. La troisième étape, c’est de vous trouver seul dans le taxi, car même si ces taxis prétendent être « individuels », cela fait bien longtemps qu’ils sont devenus aussi collectifs que les minibus. Et pour compliquer la chose, une fois le taxi bien rempli (quand vous n’êtes pas assise sur les genoux d’une inconnue dans le meilleur des cas) il y aura toujours une vieille dame avec quelques difficultés à marcher qui demandera au chauffeur de la ramener au pas de la porte. Vous l’aurez compris, ne prenez pas de taxi à Alger si vous n’avez pas de temps à tuer.

Le dosage de harissa 

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Faut pas se mentir, la harissa en Tunisie, c’est sacré, presque plus que la prière du vendredi et la petite Celtia de fin de journée. Mieux vaut avoir un tube de harissa dans le frigo qu’un tube de dentifrice dans sa trousse de toilette. Nous, Algériens, sommes aussi dans un amour assez fraternel du « har », c’est-à-dire tout ce qui est piquant. Et n’importe quel Algérien vous dira que la harissa tunisienne ne donne pas autant de brûlures d’estomac que la harissa algérienne. Qu’importe l’endroit où vous irez manger sur le pouce à Tunis, il y a toujours un énorme saladier rempli de harissa, contrairement à la petite boîte de conserve de 150 g dans les fast-foods algériens. Gare à vous si vous oubliez de préciser au serveur « shouai harissa » (un peu d’harissa) ou que vous n’en voulez pas du tout, mais au vu de la moue systématique qu’ils vous font lorsque vous n’en voulez pas, mieux vaut en mettre un peu, histoire de respecter la coutume locale. Mais si jamais vous souffrez sur le moment de douleurs dentaires, ou d’un rhume, ne lésinez pas sur la quantité, la harissa a des propriétés anesthésiantes et décongestionnantes que vous ne soupçonnez même pas. En Algérie, et ce, d’après un témoignage véridique, certains enfants se faisaient punir par leurs parents qui leur mettaient une motte de harissa dans la bouche, pour aller ensuite saliver dans la baignoire pendant des heures. En Tunisie, je pense que cet acte relèverait de l’illégalité et d’un degré majeur de violence sur l’enfant.

Le métro 

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En Algérie, nous avons le métro depuis peu. Un métro dont la construction a mis plus de 30 ans pour une ligne unique de 15 km. A Tunis, ils ont le tram, mais ils l’appellent le métro. Et même si, malgré vos hallucinations « harissiques » , vous êtes foncièrement convaincu que ce tram ne va jamais sous terre, ne tentez même pas de leur dire que c’est un tram. Ils vous diront tout simplement qu’il n’y a pas de tramway en Tunisie. Sur ce point se trouve un certain écart entre le métro algérois et le métro tunisois. Le métro algérois, du fait de sa nouveauté, et de sa très faible capacité à vous emmener là où vous voulez (un peu comme le taxi) , est assez coûteux, dont le ticket est de 50 dinars, alors que le ticket de bus n’est que de 10 dinars. A Tunis, le métro (puisqu’il faut bien l’appeler comme ça)  ne se cache plus de sa popularité. Il est même trop populaire. Aux heures de points, les passagers font preuve d’une incroyable capacité de compression, au point que même des sardines seraient plus à l’aise.

Le président de la République

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Dans ce domaine, on ne peut nier un combat de titans entre Boutef et « Bajbouj » qui n’est autre que Béji Caid Essebsi, nouveau président tunisien. A la seule différence que Bajbouj tient encore debout malgré ses 88 ans, quoiqu’on ne l’a plus revu depuis l’élection. Toujours est-il qu’à écouter les dires des Tunisiens, ce président qui s’est évaporé après son élection a peut-être été atteint du syndrome Bouteflika. A moins que ce dernier n’ait déjà fait appel au meilleur sorcier du pays, jaloux de voir que son homologue, plus âgé que lui, ait pu mettre un bulletin dans l’urne sans avoir besoin de fauteuil roulant. Mais dans cette potentielle et future rivalité entre ces deux présidents, le tout étant de savoir qui va enterrer l’autre; il faut avouer que Bajbouj est en tête des courses du fait de son originalité politique qui va bien au-delà de l’imagination bouteflikienne. Car dans son hypocrisie, Bouteflika nous fait croire qu’il dirige encore le pays sur ses 4 roues en apposant sa signature sur les différents décrets et communiqués qui pleuvent comme vache qui pisse en Algérie. A contrario, Bajbouj a fait, ce qu’aucun autre n’a fait avant lui, nommer un ministre représentatif de sa personne, un peu comme Saddam Hussein avait des sosies pour éviter qu’on tue le bon Saddam. Un ministre représentatif âgé de 87 ans, en sachant que Béji en a 88, et Boutef 77 ans.

Qui sera le premier à quitter l’aventure?

L’Algérie 

Un peu étrange de comparer l’Algérie entre Tunis et Alger, mais en ma bonne qualité d’Algérienne, j’aime m’auto-jeter des fleurs en tous genres. Le rapport à l’Algérie et plus particulièrement aux Algériens est une des choses qui m’a le plus frappée à mon court passage à Tunis. En général, un Algérien n’arrive jamais à se défaire de son accent qui mélange arabe moyen et français retravaillé pour ne pas dire fracassé. De fait, la première question qu’un Tunisien vous posera c’est « vous êtes marocaine »…En connaissant la nature des relations très « passionnées » entre Marocains et Algériens, vous comprendrez bien que cette question est davantage une petite provocation de la part de votre interlocuteur, généralement friand des Unes de Jeune Afrique qui traitent de la guéguerre interminable entre le Maroc et l’Algérie. Mais à peine après avoir rétorqué que j’étais Algérienne, c’était comme si j’avais droit à tout le packaging de réductions jeunes,seniors, chômeurs, handicapés. Les Tunisiens (ou du moins une grande partie) adorent les Algériens, ils adorent son président même sur un fauteuil, mais ils regrettent pour la plupart « que nos jeunes soient trop fainéants ».

Pourquoi cette comparaison avec Alger. Parce qu’à Alger, et en Algérie plus largement, les Algériens aiment… les Algériens si ce n’est leur propre personne uniquement. Quoique je n’ai jamais pu assister à une discussion entre un Algérien et un Tunisien pour déterminer le taux d’amour que nous leur dédions. Mais dans le fond, l’Algérien a la sale tendance à se méfier de tout ce qui est arabe, ce qui s’entend d’ailleurs dans nos insultes « ya rassa » (sale race) : hors de question de traiter avec un Marocain, ni même un Egyptien, tandis que nous voyons les Libyens comme des bédouins tribaux, et les Tunisiens, disons que ce sont « les moins pires ». Excusez notre ego.

Le style vestimentaire 

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Il était nécessaire de conclure ce billet par ce chapitre. Les Tunisiens sont pour le Maghreb, ce que les Italiens sont à l’Europe en matière de « sape ». Du moins pour la catégorie d’âge des 40-90 ans. Etant donné que nous avons déjà perdu la femme maghrébine entre les fashion-weeks séoudiennes d’un côté et européennes de l’autre, les hommes tunisiens sont ceux qui se sont le mieux approprié l’équilibre entre moderne et traditionnel. En hiver, le look se tourne plutôt vers le manteau long en laine (beige ou foncé) et le petit béret en laine , tandis que d’autres préfèrent le look costard et kabous (chapeau traditionnel en laine rouge)… et ceux-là, ont définitivement tout compris au swag.

En Algérie, disons que ça fonctionne plutôt en matière de ce qui est le plus clinquant. Depuis quelques années la tendance s’est tournée vers les chemises brillantes dont j’ignore encore la matière et son taux de combustibilité, ou encore les chemises qui laissent toujours entrevoir (entrevoir est un faible mot) le relief d’un « marcel « neuf ans d’âge. Pour les plus traditionnels, ou les radicaux, la djellaba est bien entendu le vêtement imparable, accompagné d’un pantalon (même si la djellaba descend aux chevilles) ou d’un jogging, traversé par des chaussettes blanches montantes jusqu’au mollet.

On se consolera avec le foot.

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Bloggeuse algérienne et étudiante en technologies de l'information et communication à Montpellier. Mordue d'écriture et d'humour , j'essaie toujours de mêler ces deux aspects en gardant un point de vue lucide sur les choses.Passionnée par le monde arabe et ses mouvements perpétuels , gourmande d'infographies en tous genres et accro de shopping à mes heures perdues.

5 réflexions au sujet de « Pourquoi Tunis n’est pas Alger »

  1. Ahhhhh ça fait plaisir de voir ton humeur s’attarder sur notre capitale. Si Bled Mickey est là où l’inexplicable reste inexpliqué, Bled Minnie, chnou houwa ?!!!

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